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Entretien avec Nada Haddad et Tania Bakalian

 
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Les Arméniens du Liban II : Entretien avec Nada Haddad et Tania Bakalian Saffiédine (Tanbak)
Publié le : 22-04-2006

Par Christopher Atamian, notre correspondant à New York.



Nada Haddad et Tania Bakalian Saffiédine (Tanbak), deux femmes, arméniennes, libanaises, en dialogue.


Christophe Atamian : Où êtes vous nées ?
Nada Haddad: Je suis née à Beyrouth.
Tania Bakalian: À Beyrouth

Christophe Atamian : Quelle est l'origine de votre famille et quand est-elle venue au Liban? Quelles sont donc vos racines arméniennes ?
Nada Haddad : Du côté de mon père, ma famille est libanaise, établie au Liban depuis des siècles. Du côté de ma mère, c'est plus complexe : ils sont d'origine grecque, sont passés par la Turquie, notamment à Aintab. Puis se sont installés à Alep, avant de finir au Liban.
Tania Bakalian: Ils sont venus au début du XXe siècle, vers 1900. Nous sommes arméniens.

Christophe Atamian : Connaissez-vous l'histoire de votre famille en détail ? (c'est-à -dire leur ville d'origine avant de venir au Liban, ce que vos ancêtres exerçaient comme profession, etc.)
Nada Haddad: L'ancêtre, Kyriakos Kerkraloglu, d'origine grecque, a été exilé de Thessalonique. Il s'est réinstallé en Turquie, à Aintab, où il s'est marié à une veuve arménienne. C'était un commerçant, il parlait sept langues, c’était un grand lecteur. Sa femme lui a donné trois enfants, dont un seul a survécu : Aristodèle. Ce dernier s'est marié à une aléppine de la famille Rabbath. Il avait un atelier de tissage. Deux de ses garçons sont les grands-parents de ma mère, mon grand-père et ma grand-mère étant cousins germains. Georges, le père de mon grand-père, s'est marié à une aléppine, Clélia Bashkonji. Ils étaient toujours à Aintab en Turquie, qui est maintenant devenue Ghazi Aintab. Georges a travaillé dans l'atelier de tissage de son père et a aussi appris à réparer les montres. Mon gand-père a écrit ses mémoires pour nous, ses petits-enfants. Il y raconte qu'en 1920, quand il avait 10 ans, Ataturk a demandé aux chrétiens de quitter la Turquie s'ils ne voulaient pas y être massacrés comme les Arméniens. Il faut savoir que dans la famille de ma mère, l'identité grecque a toujours prédominé sur l'arménienne.
Du côté de ma grand-mère, son père Grégoire, le frère de Georges donc, a épousé Lucie Balian, une jeune fille de 16 ans qui venaient d'arriver à Alep, alors que ses parents et son frère, de riches commerçants de fourrure, avaient probablement péri en 1915 durant le génocide arménien. Les Balian vivaient à Romkala. Tout ce monde s'est retrouvé à Alep vers 1920. Grégoire et Georges sont devenus horlogers à Alep. Mon grand-père, Jacques Giraco (à un certain moment, ils ont décidé de transformer Kerkraloglu, le nom de famille originel, en Giraco, plus facile à prononcer) a poursuivi dans cette voix horlogère et s'est fait connaître au Liban et au Proche-Orient comme le plus important importateur de montres suisses. On le surnommait " Jacques Giraco, le
roi des montres".
Tania Bakalian: Du côté de mon père, ils venaient d’Adana, mais auparavant, ils étaient à Kayserie. Du côté de ma mère, ma grand-mère Victoria a vraiment connu l’exode, elle était d’Izmir, puis elle a été en Egypte. Mon grand-père qui était un notable de la communauté arménienne, est tombé fou amoureux d’elle. Elle était très belle et analphabète, tandis-que lui parlait cinq langues. Elle avait une très forte personnalité. Celui de Kaysérie était minotier, le grand-père du côté maternel était vendeur de tissus, fournisseur de la famille royale en Egypte, et il avait une boutique qui s’appelait La Princesse.

Christophe Atamian : Dans quelles mesures le génocide arménien a-t-il affecté votre vie, votre engagement intellectuel, artistique ou autre ?
Nada Haddad: Je n'ai appris que récemment toutes les origines de la famille. Dans la famille de ma mère, on parle le turc, mais ils nous ont toujours dit qu'ils étaient grecs, société patriarcale oblige : le sang et la nationalité du père ont plus d'importance. Bien qu'ils soient considérés comme arméniens par les Arméniens du Liban, d'après ce qu'ils m'ont dit dernièrement. Donc il n'y a pas eu d'engagement de ma part. Le seul engagement qui m'importe c'est le droit aux minorités d'exister, pas uniquement parce que c'est un droit inaliénable, mais surtout parce que c'est la variété qui contribue à la richesse de ce monde, à la tolérance, au droit à la différence et à l'esprit d'ouverture.
Tania Bakalian: Il est impossible d’occulter ses racines. On en est imprégné jusque dans son inconscient.

Christophe Atamian : Quelles écoles avez-vous fréquenté au Liban, arméniennes, laïques ou autres ?
Nada Haddad: J'ai fréquenté un établissement de la Mission Laïque Française, le Grand Lycée franco-libanais.
Tania Bakalian: Moi aussi , le même lycée.

Christophe Atamian : Quel métier exercez vous à présent ?
Nada Haddad: Je suis consultante en communication.
Tania Bakalian: Et moi je suis plasticienne.

Christophe Atamian : Vous sentez-vous arménienne et si oui, dans quelles mesures ?
Nada Haddad: Je ne me sens pas arménienne. Je me sens grecque un tout petit peu, mais surtout libanaise, méditerranéenne, de culture arabe, orientale, française. Cependant, je crois que chaque peuple brille dans un domaine : pour les Grecs, c’est la philosophie, la musique, la danse ; les Arméniens brillent comme joailliers, artisans du cuir, musiciens, danseurs ; Quant aux Libanais ils excellent dans le commerce, la cuisine, les langues... Je pense que toutes ces caractéristiques se reflètent quelque part dans la personnalité et y créent certains penchants.
Tania Bakalian: Pour ma part, je suis arménienne autant que libanaise.


Christophe Atamian : L'Arménie et sa culture fait-elle partie de votre vie quotidienne et comment. Si non, pourquoi ?
Nada Haddad: Curieusement à l'école, et plus tard, j'ai toujours eu des ami(e)s arménien(ne)s. Avec le recul, je me dis qu'inconsciemment, j'étais attirée par mes "semblables". Ou peut-être tout simplement, c’était un problème d’affinités...Mais, encore une fois, la culture arménienne n’a jamais été vraiment présente à la maison. Je m'y intéresse, j'essaie de comprendre un peu plus d'où nous sommesvenus, qui étaient ces gens à qui je dois la vie, qu'ils soient grecs, arméniens ou autres, ce qu’ils ont ressenti face aux différents évènements qui ont jalonné leurs vies...
Tania Bakalian: C’est comme une plante dont les racines profondes sont enfouies dans l’aménité tandis que la tige et les extrémités s’ouvrent vers le monde.

Christophe Atamian : Vous avez des enfants ou pas encore, les avez-vous élevés ou aimeriez-vous comme arméniens?
Nada Haddad: Quand j'aurai des enfants... Cela dépendra de mon mari, qui a aussi voix au chapitre. Mais si jamais j'épouse un Arménien, je ne voudrais pas que mes enfants soient élevés dans un esprit de ghetto. Je veux qu'ils soient ouverts aux autres et qu'ils se mélangent. Pour permettre à leur identité de s'épanouir au lien de se faner.
Tania Bakalian: Mes enfants, je les ai élevés en tant qu’enfants du monde. Avec des racines orientales.

Christophe Atamian : Parlez-vous l'arménien?
Nada Haddad: Quelques mots.
Tania Bakalian: Mal

Christophe Atamian : Que représente pour vous l'arménité?
Nada Haddad: L'arménité ? Parler arménien, manger arménien, fréquenter des Arméniens, vivre à Bourj Hammoud, écouter de la musique arménienne, le folklore, les danses, traîner encore ce poids du réfugié.
Tania Bakalian: De la tristesse et de la fierté


Christophe Atamian : Selon vous, quels sont les points forts de la culture et des communautés arméniennes et quels sont leurs points faibles?
Nada Haddad: Je trouve admirable cette volonté des Arméniens de la diaspora à vouloir préserver leur identité coûte que coûte. Mais je trouve qu'avec le temps, cela ne contribue pas à enrichir cette culture, cette civilisation. Car l'enrichissement vient de l'ouverture aux autres, des mélanges. Je comprends que face au traumatisme qu'ils ont vécu, ils veuille affirmer haut et fort qui ils sont. Mais quand je regarde les Arméniens du Liban par exemple, leur arménité, je la trouve figée dans le temps, comme si elle s'était arrêtée à 1915. Je pense qu'on peut préserver son identité tout en lui permettant d'évoluer. Et je trouve que l'arménité a besoin qu'on lui insuffle quelque-chose de gai, de léger, d'aérien, parce que je la perçois comme lugubre.
Tania Bakalian: Leurs points forts : leur aptitude au travail, leur honnêteté. Points faibles : ils vivent trop en vase clos, leur enfermement sur eux-mêmes

Christophe Atamian : Que pensez vous de la communauté arménienne du Liban? Succès absolu, moyen, échec ? Qu'y aurait-il, selon vous, à développer ?
Nada Haddad: Les Arméniens du Liban ont beaucoup apporté au Liban, et je pense que les Libanais doivent leur être encore plus reconnaissants. Ils ne sont pas des fauteurs de trouble. Encore une fois, je trouve qu'ils sont admirables. Nombreux sont ceux qui ont réussi, en s'entraidant, en partant de rien, en étant créatifs, en travaillant, étudiant dur. Je crois que ce qu'il y aurait à développer, c'est une intégration totale des deux côtés, libanais et arménien.
Tania Bakalian: Dans un pays qui est lui-même un échec, on peut dire que c’est une communauté qui a fait ses preuves par son aptitude au travail et sa neutralité par rapport au chaos environnant.

Christophe Atamian : Êtes vous déjà allées en Arménie? Si oui, quelles en ont été vos impressions ? Si non, désirez-vous visiter ce pays ?
Nada Haddad: Non, peut-être y aller dans quelques années, quand les traces de la soviétisation auront diminué ?
Tania Bakalian: Non, non et non

Christophe Atamian : Quelles impressions avez-vous du Liban contemporain ?
Nada Haddad: Le Liban se débat toujours, avec son identité. Je trouve qu'il n'y a toujours pas de démocratisation de la culture, l'accès de tous à l'art, aux spectacles, ...Et c'est une notion essentielle dans l'ouverture d'esprit, l'épanouissement personnel. Je sens que chez certains il y a toujours de l'agressivité qu'ils aimeraient ressortir, reverser le sang Mais heureusement ce n'est pas la majorité. Il y a une baisse de niveau intellectuel, sinon on n'aurait pas ce type de réaction primaire. On pourrait avoir des députés et ministres plus éduqués, qui aient le cursus de quelqu'un de responsable, pouvant tenir les rênes de l'État. Je trouve qu’il soit dommage que les Libanais qui brillent aient à le faire en dehors de leur pays, parce que leur pays ne leur en offre pas la possibilité. Je trouve que c'est dommage qu'on se débatte toujours pour servir les intérêts des voisins, au lieu d'avoir le courage de leur crier haut et fort "nous sommes un pays neutre, comme la Suisse et l'Autriche".
Tania Bakalian: Mes impressions sont très négatives.

Christophe Atamian : Dans quelles mesures le Liban s'est-il remis de la guerre et quelle morale les Libanais ont-ils tiré de ce conflit fratricide ?
Nada Haddad: Il y a la reconstruction certes, mais c'est une façade. Nous n'avons pas encore fait le deuil de la guerre, puisque nous n'osons même pas en parler. On veut d'abord respirer, vivre, être heureux l'espace d'un instant, saisir l'éphémère avant de retomber dans les miasmes morbides. Mais les évènements de 2005 et d'il y a quelques jours prouvent une chose : nous ne voulons plus de sang. Nous ne voulons plus être occupés. On se débat dans cette toile d'araignée. L'araignée essaie toujours de nous injecter son venin paralysant, mais on arrive toujours, dans un ultime sursaut, à y échapper.
Tania Bakalian: Ils n’ont tiré aucune leçon, les schismes sont toujours aussi aigus

Christophe Atamian : Que souhaitez vous pour les Arméniens ? Pour le Liban ? Pour le monde en général ?
Nada Haddad: Pour les Arméniens, je leur souhaite de voir leur génocide enfin reconnu mondialement et sans exception aucune. Je leur souhaite de connaître la vérité, le comment du pourquoi. Je ne sais pas si je leur souhaite de rentrer en Arménie. Ceux du Liban le peuvent-ils ? Dans 9 ans, ils célèbreront cent ans d'existence au Liban. Peuvent-ils partir comme ça ? D’autant qu'ils viennent de Turquie, pas d'Arménie.
Pour le Liban, je lui souhaite d'avoir enfin la paix, de connaître la vérité, de redevenir véritablement indépendant, fort, que son économie redécolle et que la sécurité y règne. Pour le monde, la paix aussi, plus d'ouverture, de tolérance, de curiosité pour l'autre, de respect et de préservation des minorités, de l'environnement, de la nature.
Tania Bakalian: Peace and love


Christophe Atamian : Champ libre. Cet entretien vous inspire-t-il d'autres réflexions sur votre identité ou sur les sujets suivants, à choisir: votre histoire de famille, la culture arménienne, le Liban, leurs intersections ?
Nada Haddad: Ma famille, ou plutôt celle de ma mère résume l'histoire des minorités chrétiennes d'Orient. Elle me plaît parce qu'à travers la vie de quelques individus, on redessine les grands soubresauts du siècle. Je ne peux m'empêcher de trouver à l'historie de ma famille une part d'aventure, de mystère, de destin, et de secret que je n'ai pas encore percé.
Tania Bakalian: Je suis arménienne, très arménienne dans mon caractère, dans l’aptitude au travail, et au Liban c’est mon ouverture vers le monde et vers d’autres communautés.


Merci ! Chnorhagaloutioune.
 
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