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Turquie-EU: Revue de Presse
 

050428|AFP|Interview Sylvie GOULARD
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Sylvie Goulard : le génocide arménien, un travail de reconnaissance politique,
pas un travail d'historiens

Enseignante à Sciences-po et au Collège d'Europe (Bruges), ancien expert
à la Commission européenne et auteur aux Editions Fayard du livre "Le Grand
Turc et la République de Venise", Sylvie Goulard revient sur les réticences
de la Turquie à reconnaître le génocide arménien. Elle nous dit pourquoi
elle estime que l'Union européenne n'a pas les moyens l'intégrer la Turquie.
Pour elle, le meilleur moyen de rendre cette adhésion plus difficile est
que les Français disent "oui " à la Constitution le 29 mai prochain.

Le Premier secrétaire du Parti socialiste François Hollande a évoqué ce
week-end la nécessité pour la Turquie de reconnaitre le Génocide arménien
si elle souhaite intégrer l'Europe. Que pensez-vous de ce type de position
?

Cette déclaration va dans le bon sens mais la réalité juridique est plus
complexe. Malheureusement, les critères de Copenhague qui servent de base
à l'examen de la candidature d'un pays à l'Union européenne, fixés en 1993,
ne comportent pas de condition relative à la reconnaissance de ce génocide.
Il y a une grande émotion pour le moment autour du Génocide arménien mais
la vraie question est de savoir si les gouvernements européens vont décider
d'ici l'ouverture des négociations avec la Turquie, de poser une condition
nouvelle. J'observe que le débat évolue ; autrefois les Français étaient
isolés sur ce sujet. Désormais, il y a débat en Allemagne ou aux Pays-Bas,
par exemple.

La reconnaissance du Génocide arménien aurait-elle dû être intégrée aux
critères de Copenhague pour l'adhésion de la Turquie ?

Oui et pour deux raisons ! C'est d'abord une question de principe. Nous
avons commémoré il y a quelque mois le 60ème anniversaire de la libération
des camps nazis. Il n'y a aucune raison que nous ne passions sous silence
ce qui s'est passé il y a 90 ans en Turquie et qui constitue bien un génocide.
En outre, il est fondamental de rappeler que l'Union européenne s'est bâtie
sur le rejet des nationalismes. Une nation qui souhaite adhérer à l'Europe
doit apprendre à porter un regard sans complaisance sur les erreurs de son
passé. Les Turcs d'aujourd'hui doivent assumer leur devoir de mémoire vis
a vis des Arméniens. Il y a en Turquie un refus de reconnaître le Génocide
arménien qui va jusqu'à incriminer ceux qui y font allusion. La négation
totale du Génocide par ce pays alimente un nationalisme turc qui fait des
ravages. C'est inacceptable pour un pays qui veut entrer dans l'UE.

Ces derniers jours, les Turcs on tout de même pris la décision de réunir
une commission mixte d'historiens turcs et arméniens qui aura accès à un
certain nombre d'archives sur le génocide....

Le travail des historiens est d'établir des faits. Or, le problème n'est
pas de savoir si le génocide arménien a eu lieu ou non. Dans ce cas, les
faits sont établis, de manière incontestable. Nous avons des témoignages
de survivants. Nous avons des photos et les rapports, par exemple de diplomates
allemands de l'époque. Nous savons que le génocide a eu lieu. Aujourd'hui
c'est un travail de reconnaissance politique qui est nécessaire, pas un
travail d'historiens.

La médiatisation du Génocide arménien ces derniers jours cache t-elle d'autres
atteintes aux droits de l'homme en Turquie ?

La Commission dans son analyse du mois d'octobre 2004 a estimé que la Turquie
remplissait les critères de Copenhague. Je pense tout de même que dans trois
domaines aussi sérieux que le fonctionnement de la police et de la justice
(torture), la liberté religieuse ou le traitement des femmes, la Turquie
ne respecte pas les standards européens. Chacun de ces trois domaines pris
isolément justifierait une attitude plus intransigeante de la Commission
et du Conseil européen.

En France certains responsables politiques comme Philippe de Villiers font
campagne à la fois contre la ratification de la Constitution et contre l'adhésion
de la Turquie. S'opposer à la Constitution, c'est aussi s'opposer à l'entrée
de la Turquie dans l'Europe ?

Non pas du tout. Je pense même que c'est une attitude à courte vue. Il n'y
a strictement rien dans cette Constitution qui favorise juridiquement l'entrée
de la Turquie dans l'Union européenne. Sur le plan politique, c'est même
l'inverse : il est évident que si la Constitution est adoptée, la barre
à atteindre pour les Turcs sera plus élevée. Il faudra par exemple que ceux-ci
respectent la Charte des droits fondamentaux. Les institutions travailleront
aussi de manière plus intégrée. En votant "non", en refusant cette étape
politique, on borne l'UE à n'être qu'un grand marché. C'est justement cette
Europe là, contrairement à ce que M. de Villiers laisse entendre, qui rendrait
plus facile l'intégration de la Turquie. Les conservateurs britanniques
et bien d'autres souverainistes disent : "Après tout, puisqu'il n y a pas
d'Europe politique, intégrons la Turquie. C'est un grand marché et nous
pourrons y faire des affaires".

Certains estiment cependant que si la Constitution était adoptée, la Turquie
aurait une place disproportionnée dans les Institutions européennes ?

Rappelons que, quoiqu'il arrive, ce pays aura, à terme, plus d'habitants
que l'Allemagne. Il est évident que si nous la faisons rentrer dans l'Europe,
que ce soit dans le cadre de cette Constitution ou de celui du Traité de
Nice, elle aura un poids prépondérant dans les institutions européennes.
Je ne pense pas qu'il y résiste. Dans le système de Nice, la France pèse
moins qu'avec la constitution (9 contre 13 %), le franco-allemand pèse moins
qu'avec la constitution (18 contre 31 %). Aussi, je pense qu'il faut dire
"oui" à cette Constitution qui est un progrès de l'Union politique et "non"
à l'adhésion de la Turquie qui est un recul.

Quel rôle va jouer la France dans ce processus d'intégration ou de non-intégration
de la Turquie ?

La France du non est saisie d'un vertige suicidaire. Si notre pays dit "oui"
au Traité constitutionnel, il montre qu'il entend jouer un rôle constructif
et rester à l'avant garde de la construction européenne. Le train européen
continuera à avancer. En cas de victoire du non, on se retrouvera par contre
avec une France qui aura perdu une partie de son influence. Elle aura claqué
la porte et poussé un grand "coup de gueule" sans que ses partenaires comprennent
vraiment pourquoi. L'Europe sera en panne. Nous devons rester constructifs
tout en étant lucides sur les limites de cette adhésion. Voter oui, c'est
garder la main et éviter que les thèses britanniques d'une "Europe grand
marché" ne finissent par triompher. Si cette thèse se répand, l'adhésion
de la Turquie sera facilitée. In fine, certes, les Français seront consultés
par referendum sur l'entrée de ce pays dans l'UE mais qu'ils ne se fassent
pas d'illusion : s'ils brisent l'élan de l'intégration en 2005, ils seront
trop marginalisés pour empêcher des évolutions ultérieures qui leur déplaisent.
Et le prix à payer sera élevé. ; le referendum au terme du processus, dans
10 ou 15 ans, est dangereux pour la démocratie et les relations franco-turques.

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