Turquie : l’impasse du négationnisme - Yves TERNON

Abstract: The facts are indisputable: from April 1915 to July 1916, between 1,200,000 and 1,500,000 Armenians — two-thirds of the Armenian population of the Ottoman Empire — were killed on the orders of the party in power, the Committee of Union and Progress. This massacre — planned, organized and executed by State forces — incontestably constitutes genocide, according to the definition used by the United Nations. But over 90 years after the event, Turkey, successor to the Ottoman Empire, continues to deny the truth. The official version minimizes the number of victims, alleges that the few massacres that took place were not premeditated and even accuses the Armenians themselves of perpetrating genocide against the Turks! This version is taught in schools and universities, peddled by the media and defended across the political spectrum. But as long as it continues its state-sponsored negationism, Turkey cannot be considered a truly modern nation.

 

D’avril 1915 à juillet 1916, entre 1 200 000 et 1 500 000 Arméniens, soit les deux tiers des Arméniens de l’Empire ottoman, sont assassinés. Le comité central du Comité Union et Progrès, le parti au pouvoir (dont les membres sont appelés en Occident les Jeunes-Turcs), planifie et ordonne, avec l’appui de plusieurs ministres du gouvernement, la déportation et l’extermination de la population arménienne de l’empire.Depuis le 2 novembre 1914, l’Empire ottoman est engagé dans la Première Guerre mondiale, au côté des Puissances centrales. Les premiers massacres sont dénoncés, dès le 24 mai 1915, par les ministres des Affaires étrangères de l’Entente, qui les décrivent comme un « crime contre l’humanité et la civilisation ». L’Europe et l’Amérique sont ensuite informées, pratiquement en temps réel, des faits, de leur mécanisme et de leur nature.

 

En 1919 et 1920, après la chute du régime jeune-turc, la preuve que ce plan a été concerté au plus haut niveau de l’État est apportée par les tribunaux ottomans lors de procès qui ont pour but de faire retomber sur le Comité Union et Progrès la responsabilité de ces crimes et de permettre au gouvernement d’Istanbul de se présenter dans de meilleures conditions devant la Conférence de la Paix qui se tient à Paris.

 

Le 9 décembre 1948, quand l’ONU adopte la « Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide », le mot « génocide », inventé par Raphaël Lemkin (1), entre dans le vocabulaire du droit pénal international. Il apparaît aussitôt évident que ce terme s’applique à la tragédie arménienne - une vérité que reconnaissent tous les historiens libres de s’exprimer (2). Cependant, la République de Turquie, État se posant en héritier de l’Empire ottoman depuis 1923, refuse la qualification de génocide. Si elle ne nie pas les tueries, elle en conteste l’ampleur et tente d’expliquer les morts par la situation militaire et par une trahison des Arméniens. Ce déni s’est progressivement organisé en un système de mensonge, aujourd’hui identifié comme un négationnisme d’État. Il s’impose au gouvernement turc comme une priorité politique. Près d’un siècle après sa mise en œuvre, parce que la Turquie refuse de le reconnaître et de le nommer comme tel, ce génocide connaît une singulière actualité. Sa reconnaissance par la Turquie est devenue une question de politique internationale.

 

Spécificité du négationnisme : ses procédés discursifs

 

La négation est toujours présente après un génocide. On peut dire que c’est la phase finale du crime, qu’elle le poursuit et l’entretient. Dans le cas du génocide des Arméniens, elle est à la fois le fait d’un État qui refuse de porter le fardeau de ce crime, et celui de groupes ou d’individus poussés par une idéologie raciste ou nationaliste à refuser l’évidence. « Chaque fois, cette violence planifiée par un État est accompagnée, de manière calculée et lancinante, de la dissimulation, de la manipulation et du mensonge » (3). Le mot « négationnisme » est inventé par Henry Rousso en 1987. Il désigne alors la négation, par l’entreprise « révisionniste », de l’utilisation meurtrière des chambres à gaz et, plus généralement, de la réalité du génocide des Juifs perpétré par les nazis. Cette initiative sémantique visait à dépouiller les « révisionnistes » de leur argumentaire pseudo-scientifique et à qualifier leur démarche : le négationnisme est un mensonge, une manoeuvre perverse et malveillante ; les négationnistes sont des faussaires. La recherche comparatiste sur la violence génocidaire au XXe siècle, initiée aux États-Unis dans le cadre des Holocaust and Genocide Studies, étend le champ d’application de ce terme à d’autres événements. Ces études mettent en évidence une logique de la négation, véritable mise en système du déni, « composé sui generis de mensonges et de délires ratiocinants, fait de glissements syllogistiques » (4) ; mais le fait d’appliquer le terme de « négationnisme » de manière plus vaste entraîne un risque de banalisation.

 

S’il est approprié d’élargir le sens de ce mot, il est tout aussi nécessaire de fixer les limites de son emploi à la négation du crime de génocide, et singulièrement au déni des génocides avérés du XXe siècle, une approche comparative aujourd’hui admise par la plupart des spécialistes des sciences humaines. Pour les historiens qui se réclament de cette approche, le suffixe « isme » identifie un système, une pratique codifiée de la négation, ce qui conduit à proposer une définition du négationnisme : « L’organisation d’un mensonge en un système ayant pour but d’éluder une responsabilité directe ou indirecte dans la perpétration d’un génocide. » En contenant le concept de négationnisme dans celui de génocide, et singulièrement des génocides perpétrés au XXe siècle, on est à même d’individualiser des mécanismes qui permettent de l’identifier. En effet, si chaque génocide est un événement singulier qui s’inscrit dans un contexte historique précis, sa négation obéit à des règles générales. On peut isoler dans le propos négationniste quatre procédés discursifs communs qui lui confèrent une cohérence apparente : la rationalisation, la réduction, le retournement, l’anamorphose.

 

La rationalisation est le stratagème habituel de l’universitaire qui introduit une controverse, accuse les témoins, recherche une faille et oppose aux sources qui ont permis l’administration de la preuve un hypercriticisme. La réduction du nombre des victimes par manipulation des chiffres et des statistiques banalise l’événement et le noie dans le contexte d’une situation de violence extrême. Le retournement de l’accusation est l’argument le plus cynique du négationnisme : les rôles sont inversés, les « prétendues victimes » du « supposé génocide » ont trahi et comploté contre l’État ; elles ont perpétré des massacres ; s’il y a eu des morts parmi elles, elles l’ont bien cherché ; ce fut une légitime défense contre une menace vitale. Sur ces arguments, le négationniste livre une image déformée de la réalité, une anamorphose : les disparus ont émigré ou été déplacés ; le nombre des morts est plus faible qu’annoncé ; les preuves du crime ont été fabriquées par la propagande ennemie ; tout n’était qu’imposture et mystification.

 

On retrouve ces procédés dans la négation du génocide des Arméniens de l’Empire ottoman. Ici, cependant, l’argumentaire est centré sur le rejet de l’intention criminelle, élément constitutif du crime de génocide. Faute de prouver cette intention, on ne pourrait parler de génocide. La manoeuvre consiste à reconnaître une partie des faits, à les justifier par la situation de guerre, de telle sorte que le point d’application du négationnisme se trouve déplacé : un meurtre de masse est reconnu ; seule est niée la planification d’un meurtre de masse. Comme le déni est conduit par un État souverain, on se trouve en présence d’un phénomène singulier : un négationnisme d’État.

 

Généalogie d’un déni

 

Les pères criminels

 

De sa conception à son exécution, le crime est marqué par le déni. Il est nié avant même d’être perpétré. Les premières violences dont les Arméniens sont victimes sont justifiées comme étant la réponse nécessaire à une menace latente, les Arméniens étant susceptibles de collaborer avec l’ennemi. Lorsque le processus de destruction est engagé, il n’est pas présenté comme une mise à mort, mais comme une déportation légitimée par une situation militaire. Pour comprendre la genèse de ce déni, il faut revenir plusieurs siècles en arrière. Dès la naissance de l’Empire ottoman au XVe siècle, les sujets non musulmans de cet empire multiconfessionnel et multi-ethnique sont des dhimmi, c’est-à-dire des protégés du sultan soumis en échange de cette protection à un certain nombre de contraintes, dont une inégalité devant la loi. Les demandes de réforme de l’Empire ottoman, exigées par la Russie dès la fin du XVIIIe siècle, puis par les puissances européennes, ouvrent la Question d’Orient. En s’adressant aux Puissances pour obtenir des réformes que le sultan leur promettait sans les leur accorder, les Arméniens introduisent au traité de Berlin, en 1878, une « Question arménienne » qui devient une composante de la Question d’Orient. Cette communauté est alors d’autant plus vulnérable qu’émergent des mouvements révolutionnaires arméniens qui réclament une autonomie. Le sultan réagit en orchestrant, de 1894 à 1896, des massacres dans les provinces habitées par les Arméniens. Le cycle de violence semble s’interrompre avec l’arrivée au pouvoir en 1908 des Jeunes-Turcs qui rétablissent la Constitution et laissent espérer une égalité des citoyens de l’empire, un « ottomanisme ». Ces promesses de démocratie sont vite oubliées au bénéfice d’un turquisme intolérant qui se résume en une formule : « La Turquie aux Turcs » et d’un panturquisme qui projette de réunir les Turcs d’Azerbaïdjan et d’Asie centrale en un vaste ensemble de même langue, de même culture et de même « race ».

 

Pour les plus fanatiques du panturquisme, l’entrée de l’empire dans la guerre mondiale offre l’occasion de réaliser ce rêve. Mais, dès les premiers mois de leur engagement, les Jeunes-Turcs voient les menaces s’accumuler : défaite de Sarikamich sur le front caucasien où la Troisième armée ottomane est anéantie ; échec d’une attaque sur le canal de Suez ; menace de la flotte anglo-française dans les détroits des Dardanelles. Ils craignent, à juste titre, qu’en cas de défaite un État arménien soit créé par les vainqueurs et qu’une partie de l’Anatolie orientale, où les Arméniens constituent la principale minorité et sont souvent majoritaires, soit rattachée à cet État. C’est d’abord dans cette perspective, celle d’une menace vitale pour le turquisme et pour le panturquisme, que les principaux dirigeants du Comité Union et Progrès - le ministre de l’Intérieur, Talaat Pacha, le préfet de Constantinople, Djambolat, les chefs de l’Organisation spéciale, les docteurs Nazim et Chakir - prennent la décision de vider l’Anatolie orientale de sa population arménienne, par des exécutions sur place et des déportations. Le programme est inauguré le 24 avril 1915 par l’arrestation et la déportation de l’intelligentsia arménienne de la capitale. Il se poursuit, de mai à juillet, par l’élimination des Arméniens des sept provinces d’Anatolie orientale, selon un même schéma reproduit dans chaque ville, dans chaque bourg : arrestation et torture des notables pour leur faire avouer un complot et des caches d’armes ; ordre de déportation ; séparation des hommes qui, conduits encordés, sont assassinés près de leur lieu d’habitation ; départ en convois des femmes, des enfants et des vieillards. La déportation est une extermination déguisée. Les convois sont régulièrement décimés. Cette première étape accomplie - de mai à juillet 1915 -, ce programme est complété par la déportation des Arméniens du reste de l’empire (d’août à décembre 1915) vers Alep, où ils rejoignent les rares survivants des convois d’Anatolie orientale. D’Alep, le principal flot des déportés est dirigé pendant toute l’année 1916, le long de l’Euphrate, d’un camp de concentration à l’autre (autant de mouroirs) vers Deir-es-Zor, terme prévu de la déportation. À la fin de 1916, les dernières concentrations de déportés sont détruites. Un groupe d’environ 120 000 personnes est envoyé dans des camps en Syrie, au Liban et en Palestine. Le gouverneur de ces provinces, Djemal Pacha, les conserve en vie dans l’espoir d’une négociation séparée avec l’Entente. Ainsi, des 2 100 000 Arméniens recensés par le patriarcat arménien en 1914, les deux tiers sont morts. Seuls ont survécu les Arméniens de la province de Van qui ont été libérés par l’armée russe et l’ont suivie dans sa retraite, les rescapés des camps de Syrie, les femmes et les enfants convertis à l’islam, les Arméniens de Smyrne et de Constantinople, épargnés par les déportations, ainsi que de petits groupes épars en Anatolie.

 

L’héritage des fils

 

Après la Première Guerre mondiale, alors que les Alliés préparent un traité de paix qui démembrerait l’Empire ottoman - traité signé à Sèvres en août 1920 par le gouvernement ottoman, mais jamais ratifié -, le mouvement révolutionnaire qui se développe en Anatolie sous la direction de Mustafa Kemal entend préserver l’acquis de la destruction des Arméniens opérée par les Jeunes-Turcs. Le projet américain d’un mandat sur l’Arménie est vite abandonné, une commission internationale dépêchée sur place ayant constaté qu’il n’y avait plus d’Arméniens dans les provinces orientales d’Anatolie. La République d’Arménie, constituée en Transcaucasie en 1918 après la révolution bolchevique (5), est attaquée en décembre 1920 par l’armée kémaliste. Les bolcheviks devancent les Turcs et intègrent cette république dans la future Union soviétique. Le foyer arménien établi en Cilicie (sous la protection de la France) avec les survivants des camps de Syrie, du Liban et de Palestine est rapidement évacué en 1921 au terme d’accords entre les gouvernements français et turc. La guerre gréco-turque s’achève par la destruction de la communauté arménienne de Smyrne. La question des massacres arméniens n’est même pas évoquée à la Conférence de Lausanne où s’élabore le traité de paix entre la Turquie et les Alliés. À la Société des Nations, l’idée d’un foyer arménien est vite abandonnée. De 1923 à 1929, la République de Turquie, créée en 1923, regroupe les derniers survivants arméniens demeurés dans les provinces et les expulse vers la Syrie sous mandat français. De l’ancienne Arménie qui, pendant vingt-sept siècles, avait survécu à tant d’invasions, ne demeure, avec son identité, que la petite communauté d’Istanbul, constituée d’environ 70 000 personnes. La Question arménienne semble alors définitivement résolue par l’oubli.

 

La République de Turquie se fabrique une représentation glorieuse de son passé. Dans les années 1920, la Société turque d’histoire rédige une histoire imaginaire de la Turquie adaptée à l’image que Mustafa Kemal - devenu Atatürk, le « père turc » - veut donner au monde de cette nation. Cette histoire évacue les épisodes peu glorieux de la période ottomane, lesquels déformeraient la vision d’un peuple turc courageux, généreux et tolérant. Elle ne mentionne même pas une présence arménienne en Anatolie, un territoire considéré comme le foyer du peuple turc depuis des temps immémoriaux. Il existe deux autres raisons à ce « tabou arménien » : la crainte que les frontières orientales de la Turquie puissent être remises en cause ; et le fait que de nombreux responsables de la destruction planifiée des Arméniens comptent parmi les fondateurs de la République. En effet, des secrétaires responsables de l’Organisation spéciale - des hommes qui ont, dans les provinces, dirigé et orchestré les opérations de mise à mort - ont été ministres d’un gouvernement turc ; l’un d’eux, Djelal Bayar, devint même président de la République (6).

 

Un négationnisme d’État : mise en structure

 

L’introduction du mot « génocide » dans le vocabulaire du droit pénal international, en 1948, change la donne. La Turquie a signé la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, mais elle refuse de reconnaître que les Jeunes-Turcs en ont perpétré un. Pour formuler ce refus, elle centre son argumentaire sur le rejet d’une intention criminelle. La diaspora arménienne, presque entièrement constituée de survivants du génocide et de leurs descendants, prend peu à peu conscience que ce qu’elle désignait jusqu’alors comme la « grande catastrophe » avait été un génocide. Cette incrimination devient le socle sur lequel elle fonde sa demande de reconnaissance. Le déni auquel se heurte toute formulation de cette demande est alors vécu par les survivants, et singulièrement par leurs enfants et petits-enfants, comme une seconde mort : ils doivent prouver les crimes dont ils ont été les victimes. Les citoyens de la République socialiste soviétique d’Arménie partagent la même indignation. Le 24 avril 1965, à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’arrestation de l’intelligentsia arménienne de Constantinople, événement symbolisant le début du génocide, la diaspora arménienne et les Arméniens d’Arménie soviétique exigent de la Turquie qu’elle reconnaisse le génocide et qu’elle restitue les territoires arméniens (7). Surpris et contraint de structurer sa négation, le gouvernement turc ouvre une nouvelle phase du déni. On peut alors parler de l’émergence d’un négationnisme d’État. Depuis, celui-ci n’a cessé de se durcir et de s’adapter aux changements de la politique internationale.

 

Les gouvernements turcs successifs s’enracinent dans la négation. Cette attitude devient une véritable obsession et conduit, dès le début, à des excès. Chaque fois que, quelque part dans le monde, le génocide arménien est mentionné, la Turquie monte au créneau. Elle menace tous ceux - individus, administrations, sociétés commerciales, organisations humanitaires et responsables politiques, y compris au plus haut niveau - qui récusent sa version des faits. Le gouvernement va jusqu’à rompre les relations diplomatiques avec des nations qui ont autorisé ou soutenu leur communauté arménienne quand celle-ci a affirmé avoir été victime de génocide. Il annule même des contrats avec des entreprises (nationales ou privées) au prétexte que les responsables politiques des pays auxquels appartiennent ces entreprises ont seulement mentionné le génocide arménien !

 

Le gouvernement d’Ankara ne cède sur aucun point. Au fur et à mesure qu’il sent ses positions s’affaiblir devant le travail de sape d’historiens qui, stimulés par ce déni, intensifient leurs recherches et apportent des preuves de plus en plus accablantes du génocide, il réplique par des manoeuvres grotesques - ou, plutôt, qui seraient grotesques si la qualité universitaire de leurs auteurs ne les rendait efficaces. Les universités turques ouvrent de véritables laboratoires de désinformation où sont affinés les arguments du déni. Ceux-ci s’ordonnent dans les directions définies dès 1915 : des révolutionnaires arméniens ont préparé un complot menaçant la sécurité de l’empire ; le gouvernement jeune-turc a dû déplacer les populations arméniennes ; des actes regrettables se sont certes produits au cours de ces déplacements, mais ils ont été sévèrement punis, et les morts que l’on a déplorées sont liées aux difficiles conditions de la guerre ; les documents présentés par les Arméniens sont des faux, un tissu de distorsions et de mensonges. Mise au point, cette thèse négationniste est ensuite exportée dans les universités américaines. À l’UCLA (Los Angeles), le professeur Stanford Shaw décrit les Arméniens comme des citoyens privilégiés de l’Empire ottoman (8). Il affirme qu’en les évacuant des zones de guerre, le gouvernement ottoman a apporté le plus grand soin à leur sécurité et à leur bien-être. Justin Mac Carthy (9) manipule les chiffres afin de réduire le nombre des victimes. En 1982, un Institut d’études turques est ouvert à Princeton. Les publications de cet institut, dirigé par Heath Lowry, se résument à une thèse : le génocide arménien est une falsification historique. Il est alors prouvé que Lowry est en étroite relation avec l’ambassade de Turquie aux États-Unis (10). Lorsque Bernard Lewis vient en France, à l’occasion de la sortie de son livre sur l’émergence de la Turquie moderne, il affirme qu’il existe une double version des événements : turque et arménienne. L’affaire ne pouvant être plaidée au pénal, faute d’une législation sur la négation du génocide arménien, la 1ère chambre du tribunal de grande instance de Paris est saisie par des organisations arméniennes et par la LICRA, au titre de l’article 1382 du Code civil, qui stipule :« Quiconque a causé un préjudice est tenu de le réparer. » Bernard Lewis est condamné à payer au Forum des associations arméniennes une somme de 10 000 francs et à la LICRA une somme de 4 000 francs. Le tribunal reconnaît qu’il n’a pas pour mission d’arbitrer ou de trancher les polémiques ou controverses que des événements historiques peuvent susciter, ni de décider comment doit être qualifié tel ou tel événement de l’Histoire. Il ajoute que l’historien a, par principe, toute liberté d’exposer, selon ses vues personnelles, les actes et attitudes de ceux qui ont participé à ces événements. Mais il fixe les bornes de l’exercice légitime de cette liberté à l’acceptation nécessaire d’une responsabilité. Lorsqu’un historien présente comme véridiques des allégations manifestement erronées ou qu’il omet de mentionner des événements ou des opinions qui rencontrent l’adhésion de personnes qualifiées, il engage sa responsabilité envers les personnes concernées par cette négation ou cette omission. Le tribunal constate que la thèse de Bernard Lewis est contredite par les pièces versées au débat et, qu’en les occultant, il a « manqué à ses devoirs d’objectivité et de prudence » (11). En effet, sans nier la réalité des massacres, Bernard Lewis émettait seulement un doute sur l’intention criminelle du gouvernement ottoman et exigeait, pour être convaincu, une preuve irréfutable de cette intention. L’argument était subtil, les historiens ne pouvant présenter que des preuves indirectes d’une décision prise dans le secret. Même si ces preuves sont suffisamment convaincantes pour démontrer la préméditation du crime, les négationnistes les jugent insuffisantes. Ils suivent cette ligne à l’excès, au-delà des limites de l’honnêteté intellectuelle... jusqu’à ce qu’il faille bien admettre que ces interlocuteurs sont de mauvaise foi, qu’ils ne respectent pas les règles de la controverse et qu’ils ne reconnaîtront jamais l’évidence. Les historiens en viennent à adopter la règle définie par Pierre Vidal-Naquet : on ne discute pas avec les négationnistes. Faute de pouvoir être réglée entre historiens de bonne foi, la reconnaissance du génocide arménien, un génocide avéré, devient une question de politique internationale.

 

Le génocide devant les instances internationales

 

Depuis plus de quarante ans, cette question n’a cessé d’être posée au monde politique. La polémique s’ouvre en 1967 lorsque la Sous-commission de la lutte contre les mesures discriminatoires et pour la protection des minorités - sous-commission de la Commission des droits de l’homme, elle-même rattachée au Conseil économique et social de l’ONU - entreprend l’étude de la prévention et de la répression du génocide. L’allusion, dans un rapport préliminaire, au génocide arménien comme au « premier génocide du XXe siècle » déclenche une campagne de protestations orchestrée par la Turquie. Le rapport est enterré en 1973. La fin de non-recevoir opposée par la Turquie aux revendications légitimes des communautés arméniennes entraîne, en réplique, de 1975 à 1983, des épisodes de violence et un terrorisme arménien de plus en plus aveugle (12). Bien qu’il ait contribué à faire connaître la cause arménienne, ce « terrorisme publicitaire » est dénoncé dans ses dérives par les communautés arméniennes et la cause arménienne revient sur un terrain politique et judiciaire.

 

Le virage s’opère en 1984 avec la tenue à la Sorbonne d’une session du Tribunal permanent des peuples, une organisation indépendante qui regroupe des personnalités internationales dont plusieurs prix Nobel. Le Tribunal reconnaît que, au regard de la loi, les massacres de 1915 constituent un génocide (13). Après avoir nommé un nouveau rapporteur, la Sous-commission de la lutte contre les mesures discriminatoires et pour la protection des minorités adopte en 1985 le rapport Whitaker qui, dans un paragraphe traitant des génocides dans l’Histoire, mentionne le génocide arménien (14). Mais le rapport n’est pas transmis à la Commission des droits de l’homme de l’ONU, plusieurs membres ayant émis des réserves sur cette mention. La question est posée au Parlement européen qui, le 18 juin 1987, reconnaît le génocide arménien et, dans une recommandation adressée à la Turquie, précise que son déni créerait un obstacle à son entrée dans la Communauté européenne (15). En fait, la reconnaissance du génocide arménien par des organisations internationales et interétatiques ainsi que par des cours de justice n’a cessé de se développer depuis les années 1970 (16). Le 29 janvier 2001, la France promulgue une loi déclarative tenant en un article : « La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915. » Ce résultat est obtenu au terme d’un marathon qui a vu la Turquie, à chaque étape précédant l’adoption du texte, exercer des pressions sur les parlementaires et sur le Quai d’Orsay. Ankara n’a pas hésité à menacer de rompre les relations diplomatiques, d’annuler les contrats passés par les compagnies françaises avec les entreprises turques et de boycotter les produits français. En vain.

 

Cernée par cette déferlante de reconnaissances du génocide arménien, la Turquie s’enferme dans une défense de plus en plus incohérente. Elle compense le mince faisceau d’arguments dont elle dispose pour dénoncer le « prétendu génocide » par une multiplication des pressions politiques et économiques. Plus la preuve de l’intention criminelle est établie comme une évidence pour les politiques qui s’informent sur ce meurtre de masse, plus la négation turque devient absurde. Finalement, la Turquie tombe dans le renversement de sens : ce sont, prétend-elle désormais, les Arméniens qui ont perpétré un génocide des Turcs (17).

 

Lorsque, au sommet de Copenhague, en 2002, l’Union européenne prend rendez-vous en décembre 2004 pour l’ouverture de négociations sur la candidature de la Turquie, celle-ci est invitée à remplir les critères définis en 1983, en particulier à respecter les droits de l’homme et ceux des minorités. La résolution adoptée le 18 juin 1987, qui subordonnait l’admission de la Turquie au sein de ce qui était alors la Communauté européenne à plusieurs conditions précises, dont la reconnaissance du génocide arménien, est escamotée. Forte de cette victoire diplomatique, la Turquie s’enferme dans son négationnisme. En août 2002, une circulaire du ministère turc de l’Éducation nationale avait imposé aux enseignants du secondaire de traiter du « caractère sans fondement des allégations arméniennes, gréco-pontiques et grecques » et ordonné la réécriture dans ce sens des manuels scolaires. En avril 2003, ce ministère émet une circulaire prévoyant l’organisation de conférences et de concours de dissertation sur ce sujet dans les écoles. 500 enseignants turcs refusent alors l’approche « raciste » et « porteuse de haine » des nouveaux manuels scolaires et créent un groupe d’observation nommé « Histoire pour la paix ». C’est la première ébauche en Turquie d’un mouvement d’intellectuels demandant plus d’informations sur les événements de 1915 et 1916. Avant l’échéance de décembre 2004, la Turquie menace de prendre des mesures de rétorsion si l’UE refuse d’ouvrir les négociations. Une pression efficace puisqu’elle obtient satisfaction. Loin de tempérer sa rage négationniste, la Turquie durcit encore ses positions.

 

Actualité du négationnisme

 

Maintien des positions radicales de la Turquie

 

En Turquie, les islamistes du Parti de la justice et du développement (AKP), qui sont au pouvoir, et les militaires, attachés à la préservation de l’héritage kémaliste, s’entendent pour refuser toute reconnaissance du génocide arménien. Leur désaccord porte sur la question de la laïcité et sur l’occidentalisation de la Turquie dans les années 1920. C’est pourquoi l’article 301 du nouveau Code pénal, qui prévoit un emprisonnement pouvant aller jusqu’à dix ans pour toute personne ayant porté atteinte à l’« identité turque » (un article jugé liberticide par l’UE et les organisations de défense des droits de l’homme) n’a pas été supprimé : il concerne la sécurité, un problème qui relève d’abord des militaires. Des centaines de procédures judiciaires sont introduites, au titre de l’article 301, contre des journalistes, historiens et écrivains qui, entre autres, ont mentionné le génocide arménien. En effet, cette seule mention, de même que celle de l’occupation de la partie orientale de Chypre par l’armée turque, suffit à lancer une inculpation. La plupart de ces procédures sont abandonnées avant d’aboutir à un procès.

 

C’est dans ce contexte que se produit l’assassinat à Istanbul, le 19 janvier 2007, du directeur du journal arménien Agos, Hrant Dink (18). L’événement provoque une émotion sans précédent, et 100 000 à 200 000 personnes participent à ses obsèques. Le prix Nobel de littérature 2006 Ohran Pamuk, qui est, comme l’avait été Hrant Dink, l’objet d’une procédure judiciaire, se réfugie aux États-Unis, craignant pour sa vie. Le 30 avril 2008, l’article 301 est amendé : l’insulte à l’« identité turque » est remplacée par l’« insulte à la nation turque » ; toute poursuite exige l’accord préalable du ministre de la Justice. Pourtant, les procédures ne cessent pas : elles prennent pour cible l’écrivain Tanar Demirer, Ahmed Altan du journal Taraf ou encore Agos et ses chroniqueurs.

 

Hrant Dink proposait une relecture du passé turc. Il affirmait qu’il n’y avait pas de démocratie sans vérité, sans dialogue, sans respect de l’autre. Il a été tué parce que son combat démocratique menaçait les positions extrêmes de la droite nationaliste. En mars 2008, trois personnalités kémalistes, dont l’éditorialiste du quotidien Cumhuriyet, sont accusées de complicité avec le réseau Ergenekon. Ce groupe d’ultranationalistes soupçonnés d’être liés à l’« État profond » - un pouvoir occulte impliquant des ministres du gouvernement - avait été démantelé en janvier. Il était accusé d’avoir préparé l’assassinat de Hrant Dink et projeté celui d’Ohran Pamuk (19).

 

Certains historiens turcs reconnaissent la réalité du génocide arménien. Leur propos est différent selon qu’ils résident à l’étranger - c’est le cas de Taner Akçam ou de Fuhret Adamir - ou en Turquie, comme Hilel Berktay, professeur à l’université Sabanci d’Istanbul. De plus en plus nombreux, des intellectuels demandent à leur pays de regarder en face cette page tragique de son histoire et de dépasser la polarisation issue de la perception opposée de deux mémoires nationales. Mais, en revanche, ils estiment que l’adoption d’une loi pénalisant la négation du génocide arménien serait contreproductive. Quoi qu’il en soit, cette liberté de parole, surtout développée par les organisations turques des droits de l’homme, est vite contrée par le gouvernement, qui maintient son négationnisme. Le quotidien turc Taraf révèle, dans un article paru le 18 septembre et intitulé « Lavage de cerveau avant de partir », que les étudiants de l’université de Marmara en partance pour l’Europe dans le cadre du programme Erasmus sont contraints de suivre un séminaire sur les thèses officielles turques concernant les questions sensibles, dont le génocide arménien. C’est l’ancien directeur de l’Institut turc d’histoire, Yusuf Hacacoglu, un négationniste forcené, qui traite la question arménienne ! Un musée de l’armée turque est ouvert à Istanbul : il honore la mémoire de Talaat Pacha, architecte du génocide arménien. Quant à l’ambassadeur de Turquie en Israël, Namik Tan, il est allé jusqu’à mettre en garde les parlementaires israéliens contre une reconnaissance éventuelle du génocide arménien : celle-ci remettrait en cause l’alliance Ankara-Bakou-Jérusalem sur la livraison de pétrole à l’État hébreu.

 

Malentendus

 

En juillet 2001, une commission de conciliation arméno-turque (CRAT) avait été créée avec le soutien du Département d’État américain. Peu après la publication d’une étude réalisée par une organisation des droits de l’homme basée à New York - le Centre international pour la justice transitoire -, qui avait conclu que l’assassinat d’un million et demi d’Arméniens correspondait à la définition internationalement acceptée du génocide, les représentants turcs de la CRAT décident de la quitter, ce qui entraîne sa dissolution. Le président turc Erdogan propose ensuite au président arménien Kotcharian de créer une commission mixte composée d’historiens des deux pays, qui serait chargée d’étudier les événements de 1915. Il pense ainsi limiter le débat sur le génocide arménien à un dialogue entre Turcs et Arméniens et partir, dans la discussion, de l’existence de deux thèses, arménienne et turque. Kotcharian répond que cette question pourrait être étudiée de façon plus large dès que les relations diplomatiques seraient rétablies et les frontières ouvertes entre les deux pays. Aujourd’hui, son successeur, le président Sarkissian, semble accepter le principe d’une commission mixte d’historiens. Il espère que l’accès, encore difficile, aux archives ottomanes permettrait de préciser certains points d’histoire. Mais, comme son prédécesseur, il précise qu’il n’est pas question de revenir sur la qualification de « génocide ». D’ailleurs, en 2000, 126 spécialistes de la Shoah, dont Élie Wiesel et Yehuda Bauer, ont déclaré très officiellement que le génocide arménien est une réalité incontestable. C’est pourquoi il concerne toute l’humanité et ne saurait se limiter à un dialogue entre Arméniens et Turcs - dialogue qui serait, en effet, réducteur dans la mesure où il reviendrait à remettre à l’ordre du jour la présentation de deux versions, arménienne et turque, de cet événement.

 

C’est un autre malentendu qu’ouvre en France, en décembre 2005, un collectif d’historiens intitulé « Liberté pour l’Histoire ». Les signataires de cet appel s’en prennent aux lois dites « mémorielles » et pratiquent un amalgame entre différents textes votés par le Parlement français, dont la loi déclarative de 2001 sur le génocide arménien. Certes, le Parlement n’a pas vocation à légiférer sur les événements historiques, mais il émet des lois pour sanctionner des délits. Or, comme le racisme, le négationnisme n’est pas une opinion, mais un délit : il s’en prend à des valeurs, il porte atteinte à l’intérêt public. En 2008, « Liberté pour l’Histoire » regroupe un grand nombre d’historiens français. Le collectif fait pression sur le Parlement français pour l’inciter à s’opposer à l’adoption des « lois mémorielles » et sur le Parlement européen pour qu’il condamne une loi-cadre proposant de pénaliser la négation de génocides reconnus par les États. Les prises de position de ces « trouble-deuils » sont en partie expliquées par la frilosité d’universitaires qui craignent de voir des chercheurs traînés devant des tribunaux. Mais, en réalité, aucun historien travaillant sur le crime de génocide n’a jamais été l’objet de poursuites ; s’il existe une menace, c’est bien celle que crée le négationnisme. Enfin, si le parlementaire n’est pas un historien, il n’en demeure pas moins un citoyen comme les autres et, s’il commet un délit, il relève, comme tout citoyen, des lois de la République. En Turquie, aujourd’hui, ce n’est pas la négation, mais l’affirmation du génocide qui est punie par la loi ! Il conviendrait, s’agissant du négationnisme, de rétablir l’équilibre et, dans les démocraties, de sanctionner le délit de négation.

 

L’enjeu américain

 

En 1951, l’Assemblée générale des Nations unies avait demandé à la Cour internationale de justice un avis consultatif sur les réserves de certains pays à propos de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948. Le gouvernement des États-Unis avait déposé des observations écrites et défini comme génocide les « massacres turcs des Arméniens ». Ce document resta ignoré (20). Plus récemment, lorsque la Turquie développa son entreprise négationniste, les administrations américaines successives se gardèrent de reconnaître le génocide, en dépit des promesses électorales faites dès 1980 par tous les candidats élus ensuite à la présidence des États-Unis. Pourtant, une majorité d’États américains ont, indépendamment de leur gouvernement, reconnu ce génocide. Chacune de ces reconnaissances provoqua une réplique turque à l’échelle diplomatique ou gouvernementale, dont le niveau était réglé sur l’importance revêtue par tel ou tel vote. À maintes reprises, surtout à l’occasion du 24 avril, date de la commémoration du génocide, une résolution demandant la reconnaissance du génocide arménien a été présentée devant la Chambre des représentants ou le Sénat. Chaque fois, la Turquie s’est efforcée de la bloquer. En effet, si une telle résolution était soumise à un vote, l’issue de celui-ci ne ferait aucun doute. C’est ainsi que, le 20 octobre 2000, par crainte des réactions turques, le Département d’État fait pression sur la Chambre pour qu’elle renonce à examiner un projet de résolution reconnaissant le génocide arménien. Pour justifier le retrait d’un texte déjà inscrit à l’ordre du jour, le speaker de la Chambre, Dennis Hastert, déclare que le président Clinton craint que cette résolution ait un effet négatif sur les événements du Proche-Orient. En mai 2006, l’ambassadeur américain en Arménie, John Evans, est remercié pour avoir affirmé que les citoyens arméniens de l’Empire ottoman avaient été victimes d’un génocide. Après audition devant une commission présidée par le futur vice-président des États-Unis, Joseph Biden, le Sénat met d’abord son veto à la candidature de Richard Hoagland - qui refusait de parler du génocide arménien - puis approuve la désignation de Marie Yovanovitch. La position de la nouvelle ambassadrice américaine en Arménie sur ce point n’est cependant pas clairement connue. L’administration américaine, il est vrai, semble évoluer vers une reconnaissance des faits. En 2007, une commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants, présidée par Nancy Pelosi, se déclare en faveur de la reconnaissance du génocide arménien. Mais la proposition n’a toujours pas été présentée au vote.

 

En janvier 2008, Barack Obama affirme lors de sa campagne électorale : « Les États-Unis méritent un président qui dise la vérité sur le génocide arménien et qui réagisse avec force contre tous les génocides. Je serai ce président » (21). Erdogan n’a pas tardé à réagir après l’élection d’Obama. Le 5 novembre, il félicite le nouveau président, tout en indiquant : « Nous espérons que certaines thèses défendues lors de la campagne électorale resteront une partie de la campagne » (22).

 

En guise de conclusion : l’impasse

 

Les enfants ne sont pas responsables des fautes de leurs pères, les petits-enfants encore moins, sauf à refuser d’affronter le passé et, par ce refus, à endosser ces fautes. En recueillant l’héritage de l’Empire ottoman, la Turquie a accepté l’actif et le passif. Or une évidence historique n’est pas négociable : sur le génocide arménien, aucun compromis n’est possible. L’infraction est nommée. La force politique, la subtilité diplomatique de la Turquie n’y feront rien : ce sont bien les Jeunes-Turcs qui ont conçu et perpétré ce crime. La Turquie s’est fourvoyée dans une impasse. Par son obstination à nier l’évidence, elle s’est enfermée à double tour dans une pièce obscure dont elle pourrait, pourtant, sortir à tout moment en prononçant un seul mot, un sésame qui lui ouvrira les chemins de la démocratie. Au sein de cette nation, des voix se font entendre qui réclament cette clarté, mais elles ne sont aujourd’hui encore qu’un murmure que couvrent les cris de haine des nationalistes et qu’étouffent les mesures du gouvernement dirigé par l’AKP. Les nations ont le devoir d’aider ces initiatives courageuses et risquées en reconnaissant les faits établis avec suffisamment d’évidence pour que n’importe quel responsable politique puisse se déclarer convaincu sans avoir à outrepasser sa fonction et à empiéter sur le territoire de l’historien. Ce sont ces deux niveaux de pression - l’un venu de l’extérieur par les reconnaissances du génocide, l’autre, le plus important, de l’intérieur, par la parole des défenseurs turcs des droits de l’homme - qui permettront un jour de lever l’obstacle de ce négationnisme d’État et d’obtenir de la Turquie une lecture objective de son passé. Reconnaissons toutefois que, dans ce domaine, la Turquie n’est pas la seule qui doive recevoir des leçons : de nombreuses démocraties ont encore à faire passer leur passé...

 

Source: www.politiqueinternationale.com N° 122 - Hiver 2009