Un jugement de portée mondiale

par Sarkis Shahinian

co-président de l’Association Suisse-Arménie (ASA)

 

« Il faut admettre que le génocide des Arméniens est un fait historique avéré. [...] Dogu Perinçek a déclaré formellement qu’il ne changerait jamais de position, même si une commission neutre affirmait un jour que le génocide des Arméniens a bel et bien existé. Sans se tromper, on peut dire que pour l’accusé, la négation du génocide est sinon une profession de foi, du moins un slogan politique aux relents nationalistes. La doctrine, unanime, estime qu’il faut un mobile raciste. À l’évidence, les mobiles poursuivis par Dogu Perinçek s’apparentent à des mobiles racistes et nationalistes. On est très éloigné du débat historique. [...] Dogu Perinçek remplit toutes les conditions subjectives et objectives remplies par l’art. 261 bis CP. Il doit être condamné pour discrimination raciale. »

 

Ces mots, prononcés le matin du vendredi 9 mars 2007 par le président du Tribunal de Police de Lausanne, Pierre-Henri Winzap, resteront gravés à jamais dans la mémoire du peuple arménien. Vingt-quatre heures plus tard, de Buenos Aires à Sydney, en passant par Islamabad, le monde entier connaissait la sentence : une première mondiale. Ce jugement, s’il est confirmé par les instances supérieures, fera jurisprudence en Suisse et pourra servir de référence au niveau international, surtout pour qualifier ce négationnisme et son véritable auteur, l’État turc, ce même pouvoir qui a agi dans l’ombre pour faire disparaître le journaliste Hrant Dink, assassiné le 19 janvier dernier.

 

Mais c’est surtout l’émotion des présents qui restera inoubliable, de celles et ceux qui s’étaient engagés dès le début dans ce procès et que la signification historique des mots prononcés par le juge a confortés. Une émotion née aussi de l’absence de ceux qui ne pouvaient plus être là pour les entendre : notre mémoire collective et personnelle prenait à nouveau corps. Il est devenu d’un seul coup très difficile de retenir ses larmes à l’écoute de la proclamation solennelle de la sentence, à l’évocation de notre histoire et du procès de Soghomon Tehlirian.

 

Trois éminents spécialistes étaient présents : l’historienne allemande Tessa Hofmann, qui lutte inlassablement afin d’obtenir que la vérité sur le Médz Yeghérn soit dite dans les tribunaux et dans les parlements nationaux, Yves Ternon, l’un des pionniers de la recherche sur le génocide des Arméniens, enfin Raymond Kevorkian, représentant de la nouvelle génération d’historiens. Tous trois ont magistralement démonté, point par point, les mensonges de Dogu Perinçek, qui pour l’occasion s’était fait aider par des négationnistes réputés, dont Justin Mc Carthy et Norman Stone. Durant trois jours, 92 ans de silence, de mensonge et d’injustice ont ainsi été relatés et condensés avec une exceptionnelle clarté dans les phrases prononcées par un procureur général et un juge.

 

Ce matin-là, avant d’aller au tribunal, je m’étais rendu dans la cour du château d’Ouchy, où une plaque commémorative rappelle la signature du Traité de Lausanne en 1923, où les Arméniens devaient perdre tous leurs espoirs de justice et d’où Dogu Perinçek a commencé sa croisade négationniste le 4 mai 2005. Puis je suis retourné devant l’Hôtel Beau-Rivage, où Avedis Aharonian, en ce lointain 24 juillet 1923, écrivit ces mots : « [...] la paix de Lausanne dérive d’une fiction : elle est conclue exactement comme si les Arméniens n’existaient pas. Elle les ignore et les passe sous silence. Cependant le silence, à quelque point de vue qu’on le considère, n’est pas une solution. Le traité de Lausanne, laissant en suspens le sort des peuples d’Orient, ne sert ni la paix ni la justice. »

 

Pour qu’il y ait justice, il faut faire valoir le droit en bonne et due forme. J’ai pensé aux souffrances de mon père, à la ténacité de Varoujan et à l’espoir de Jean-Claude, qui n’étaient plus là pour vivre avec moi ce moment. Peut-être a-t-on contribué à leur rendre un petit peu de justice ? Il faut bien sûr conserver le sens des proportions et se garder encore de crier victoire. Mais un jalon a été posé, premier fruit d’un travail long, discret et méthodique. Mais les Arméniens ont-ils compris pour qui et pour quoi nous nous sommes battus ? L’accusé disposait de l’appui massif du gouvernement turc. Même s’ils ont commis de graves erreurs, nos adversaires se sont présentés comme un bloc uni. Et nous ?

 

 

N° 150 Mai-Jun 2007

Au sommaire de ce numéro

(articles en français) :

 

- Un jugement de portée mondiale

- La condamnation d’un négationniste turc : une première mondiale

- La restauration de l’église Sainte-Croix d’Aghtamar célébrée en Turquie

- 2ème campagne « Nos Martyrs ont des Noms » : Appel pressant aux fils et filles des survivants du Génocide des Arméniens

- Le cinéaste Serge Avédikian retrouve le village de son grand-père

- Tribune des Jeunes Musiciens, RSR2 – Dimanche 25 février 2007

- « Zatik »…

- Parle-moi, parle… Hommage au poète Zahrad

- L’ancien conseiller national Jean-Claude Vaudroz est mort

- Birthright Armenia –Voyages en Arménie pour les jeunes

- Vahé Godel honoré à Chêne-Bougeries

- « Glissement de terrain » de Vahram Martirosyan

- Nathalie Kizirian récompensée

- Décès d’Henri Troyat, écrivain franco-arménien

- UNESCO : La procédure d’inscription du monastère arménien de St Thaddée a commencé

- Hayko représente l’Arménie à l’Eurovision 2007

- Les Jeux Intercommunautaires Européens de l’Union Arménienne de Suisse à Genève

 


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